Ma matière à bras le corps
Christian Malaurie
Avril 2010
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Affrontant la force brute d’un matériau privilégié ; le bois, qu’il associe avec le plus souvent le fer, Christophe Doucet produit des pièces imposantes par leur masse et puissamment visibles. Cependant pour comprendre sa démarche artistique ce n’est pas la structure formelle de celle-ci qui importe mais la force qui s’en dégage, perceptible par le spectateur au niveau des sensations corporelles.
Le travail de Christophe Doucet est tout entier tourné vers ces forces invisibles qui nous tiennent à l’écoute
du monde, des événements les plus infimes qui ouvrent un devenir des choses à travers soi. Son art
permet de se tenir au plus près de notre sensibilité profonde et de ressentir. Ressentir, c’est concrètement
éprouvé dans son corps les influx nerveux qui nous renseignent sur le degré de tonus ou de contraction
des muscles, sur les positions relatives des différents segments du corps récité par le langage.
Notre époque où prolifère de manière exponentielle l’information délivrée à travers les écrans de toutes
tailles et de toutes sortes, privilégie l’audiovisuel et a tendance à délaisser la sensorialité du corps. Rappelons que la sensorialité naît de l’ensemble des informations qui, issues des récepteurs sensoriels donnent lieu à une sensation extra-corporelle consciente de l’environnement individuel. Se sentir exister, être soi-même c’est donc avoir une attention à soi ; un dedans en propre, ce qu’on appelle la proprioception qui
nous permet de penser le monde, de construire du sens à partir des sens. D’un dehors venu du dedans de soi, le langage s’aventure à travers la chaîne des signifiants, là où les mots s’ancrent à la matière vivante du corps parlant et se confrontant au monde.
Face aux pièces créées par l’artiste nous sommes invités à nous-mêmes à travers l’altérité de l’oeuvre qui
nous ouvre à une empathie avec le monde. La sculpture de Doucet est donc ce médium à la fois concret
et très abstrait, figuratif ou non figuratif qui dessine à travers la matière l’intensité du sensible qui gouverne notre rapport au monde. Ainsi l’intelligibilité d’une oeuvre de sculpture passe nécessairement par
le corps.
Christophe Doucet traite des souches énormes et très lourdes de bois comme des corps vivants. Il les met en forme, les métamorphose en objets inattendus tour à tour coquasses, bizarres, magiques, où le tellurique et le cosmique vont à la rencontre des mythes. Le corps est bien la grande question qui traverse
l’oeuvre de Christophe Doucet et qui autorise tous les récits possibles. A propos du corps Christophe Doucet dit : « La question du corps me hante depuis toujours, mon corps et le corps des autres. Aux Beaux-Arts j’ai pris un réel plaisir à dessiner des modèles vivants. Cette pratique était un peu reléguée au second plan à l’époque de mes études. Il y a dans la pratique du dessin d’après nu un plaisir qui pourrait être qualifié d’érotique par le profane, mais il y a d’abord la force du trait. C’est-à-dire que lorsque je dessine un corps appuyé sur son bras, ou dans toute autre posture, je sens réellement les forces en jeux, les tensions des muscles, les douleurs articulaires, etc. Avec l’expérience on pourrait arriver à dessiner un corps non par le dessin de la silhouette, qui pourrait faire penser à une caresse érotique, mais par les forces en jeux dans le corps. Un plaisir donc plus sexué qu’érotique. » En cela Christophe Doucet s’attache à une tradition classique, en l’occurrence celle de Despiau et de Wlerick, oeuvres majeures qu’il a découvertes très jeune au Musée de Mont de Marsan.
En effet, l’artiste est natif des Landes et a grandi au milieu des pins. Christophe Doucet vit d’ailleurs
aujourd’hui encore dans les Landes, au milieu de la nature et des paysages de la forêt, mais ils ne les
idéalisent pas, à la manière de bon nombre d’artistes du Land Art. Il connaît le poids de la culture dans la
structure du paysage. « Je voudrais te décrire le paysage des Landes avant la tempête. C’est une élévation du plan cadastral à la hauteur proportionnelle aux années. C’est-à-dire qu’à chaque étape de pins correspond une parcelle géométrisée. Il y a une correspondance absolue entre le dessin, le plan horizontal tracé par le géomètre et le notaire et son élévation à la verticale visible sous la forme de rectangle plus ou moins haut, plus ou moins clair suivant l’âge des pins ». Ainsi la nature est aussi sculptée et dessinée par l’homme. Alors que nous croyons voir la pureté d’un paysage landais nous sommes tout entier plongés dans l’histoire culturelle de ce territoire qui s’appréhende à travers des signes, donc des conventions culturelles.
Ici nous comprenons alors pourquoi Christophe Doucet qui est par ailleurs un grand voyageur a une affection particulière pour l’Asie où il est invité régulièrement en résidence, notamment en Corée du Sud.
La culture asiatique est en effet une culture marquée par la présence ostentatoire des signes, signes qu’il
s’essaye passionnément à sculpter.
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Christophe Doucet, sculpteur
Catherine et Jean-Louis Kerouanton,
Taller, Juillet 2003
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La forêt, est-elle l’espace ouvert et accueillant au pas du
citadin, le lieu récréatif et régénérant
du monde urbain ? Non. La forêt des Landes, dont nous parlons pour
y être nés, est a contrario une zone de combat magnifique
et violente où l’arbre dompté, maîtrisé,
s’affronte au forestier qui en est le maître et le bourreau.
Les “ bois ” de Christophe Doucet, choisis, coupés,
éclatés, tendus, écorcés, tronçonnés,
dorés, aluminés, sont de cette lutte là, rude, âpre,
jouissive et vitale, sans nostalgie aucune.
La forêt, c’est l’inquiétude, celle des contes
de l’enfance, inconnue, immense et sombre, la tanière du
loup. La forêt, c’est aussi le travail, l’affrontement.
Cette forêt où l’on doit vivre s’impose aux hommes,
à leurs outils et à leurs abris. Il y a des cabanes pour
la pluie, le froid, l’attente. En forêt, tu cognes : il y
a les outils. La cognée de fer va fort dans le bois et tu tranches.
Avec le bois tu mets le fer, ensemble. Tous les outils naissent de ça.
Y aurait-il une tradition de la forêt dans les Landes ? Peut-être
pas... Et alors ? Il faudrait savoir pourquoi, se poser cette question
du temps, de la durée. Il faut faire comme si le temps durait.
Ici, la forêt est neuve ; les forestiers sont neufs, enfin presque.
Qu’est-ce qui se joue qui pourrait durer ici ou ailleurs, là
où c’est neuf, décidé, exploité, quand
on est soi-même neuf, décidé, exploitant/té.
Des bois, des formes issues de l’arbre. Primitif ... voire. Qu’est-ce
qui serait primitif aujourd’hui ?
Alors chez Doucet, il y a un bestiaire, des merles gigantesques, des formes
votives - mais à qui ? -. Il y a de curieuses haches et des ciseaux
chimériques, un outillage improbable, celui sans doute qui sert
à transgresser l’usage du tronc relevé, assemblé
de nouveau. Il y a cette manière d’attaquer le bois, de lui
faire rendre gorge jusqu’au bout de l’expression, les hachures
ou le feu béant, les fruits de sang, le fer embranché. Ce
serait toute la violence, toute la beauté, tout le désir
d’un homme.
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Christophe Doucet, sculptor
Catherine & Jean Louis Kerouanton,
Translation Pierre Spierkel |
Is the forest an open and welcoming place for the city person ? An entertaining
and regenerative place for the urban world ? No, on the contrary, "la
forêt des Landes", of which we can speak of since we were born
there, it is a place for a magnificent and violent fight during which
the tree is tamed, dominated while battling against the woodman who is
his master and executioner. Christophe Doucet's "woods" are
chosen, cut, exploded, tense, skinned, chopped up, gilt, aluminized, born
of that fight which is rough, harsh, enjoyable and vital,- with no nostalgia
whatsoever.
Forest is anxiety, like in the fairy tales of our childhood ; unknown,
immense and dark like the wolves den. Forest is also hard work, confrontation.
That forest where one must live, sways the peoples, their tools and their
shelters. One finds huts against the rain, the cold or to wait. In the
forest one hits : there are tools for that, the iron ax goes straight
into the wood, and severs. One puts steel and wood togeher, all tools
are born that way.
Is there a tradition in "la forêt des Landes" ? Maybe
not... So what ? One should try to know why ; one should question time,
and duration. One should pretend that time is long. Here, the forest is
new ; the woodmen are new,- almost. What could go on for a long time,
here or elsewhere, where everything is new, foregone, exploited ; when
one is himself new, foregone, exploited or exploiting ? Pieces of wood,
shapes coming out of a tree. Pristine... well, what could be pristine
today ?
With Doucet you'll find a bestiary of gigantic blackbirds, votive shapes
yes, but to whom ? Strange axes, quixotic scissors, unlikely tools which
could be used to trangress the use of a straight trunk, put together again.
This is the way to attack wood, to have it disgorge : the crosshatchings,
the open fire, the bloody fruits, the iron stuck on a branch.
All the violence, all the beauty, all of a man's desire.
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Christophe Doucet, des signes dans la forêt
La sculpture de Christophe Doucet se caractérise par un rapport originel à l’univers de la forêt landaise. Une profusion d’outils et de machines lui permet d’explorer les ressources de la matière en instaurant un dialogue fécond avec son environnement quotidien.
Didier Arnaudet, in « le festin # 65 » printemps 2008 |
À la sortie de Taller, en direction de Dax, deuxième route à gauche après le pont. Christophe Doucet a installé son atelier dans une ancienne distillerie de résine et ce choix n’a rien d’anecdotique mais montre la puissance du lien qui le lie à la forêt des Landes. Il utilise des matériaux issus de son environnement quotidien (bois, pierre) ou abandonnés, marqués par les échos d’un monde industriel (éléments en fer, fragments de machines diverses). Ses sculptures conservent la trace, la mémoire des cabanes, des outils et des gestes des forestiers, et de la tension nécessaire à un processus de fabrication pour passer d’un état à un autre. On remarque le caractère rudimentaire des éléments assemblés, une certaine rudesse dans la présentation mais on ne peut douter de l’efficacité des constructions, des objets et des signes proposés (charrues, haches, couteaux, abris, formes familières ou incongrues). Chez lui, les éléments n’ont pas de valeur en soi mais en acquièrent dans leurs échanges mutuels. Il agit sur l’élémentaire et, dans une opération proche de celle de l’alchimiste, il le métamorphose.
La Haute Lande fondatrice
L’après-midi commence dans l’humidité froide du début de ce mois de décembre. Il nous attend et nous entraîne d’emblée dans une visite de son territoire. Il a la générosité souriante de celui qui cherche d’abord à partager et donc son enthousiasme reste prudent, attentif aux réactions, ouvert à l’écoute. Il a ici ses repères, ses ancrages. Il passe d’un chantier à un autre, d’un tronc d’arbre à une vieillie chaudière, d’un espace d’accumulation à un espace d’assemblage, d’un souvenir de lecture à un geste précis, calculé. Il commente, s’interroge et nous sollicite sur ce chaos et la constante recherche du principe qui l’organise. Son atelier a cette démesure qui l’impose comme une réserve inépuisable de forces et de possibilités. Il a avec cette démesure abrupte, rugueuse une relation difficile à définir qui relève à la fois de la pensée, de l’imaginaire, du désir et de l’utilitaire. La proximité de la foret est une donnée fondatrice, récurrente : «La forêt est essentielle dans ma pratique artistique. Je suis issu, par mon père et ma mère, d’une famille landaise, originaire de Luë, dans la Haute Lande, situé entre Labouheyre et Mimizan. J’ai fait mes études secondaires dans un lycée agricole et je travaille pour le compte d’une société d’exploitation forestière depuis vingt-deux ans. La forêt fait donc partie de mon univers et de celui de ma famille depuis toujours. Artistiquement, je vis cet attachement à la forêt très naturellement, comme Giuseppe Penone, fils d’un négociant en châtaignes, dans le Piémont ou Bernard Pages né dans la campagne de Cahors. Symboliquement et pour reprendre Ernst Jünger, la forêt est ce lieu de l’être intime où se joue notre relation au monde. Elle constitue pour beaucoup un enjeu économique ou écologique, Cependant, sa dimension symbolique reste inexploitée. Et c’est la que j’essaye d’être. »
Variations sur un même thème
Le souci de construction est ici évident, et il correspond à la présence d’un outillage impressionnant, de collections d’outils venus de différents pays, de propositions pointues, coupantes, saillantes, de résonances animales, végétales, d’armes primitives, mais aussi de tout un vocabulaire technique emprunté aux métiers traditionnels. «Pour moi, des expériences comme l’achat d’un atelier, d’un poste à souder, d’une forge, d’une tronçonneuse, d’un ordinateur, d’un camion grue, ont été déterminantes. » Christophe Doucet sait que pour construire, il faut aussi savoir détruire. Il se donne tous les moyens de se confronter à ces deux aspects antagonistes et complémentaires. Il faut rétablir un rapport avec une origine enfouie, faire remonter à la surface des bricolages ancestraux mais profiter également des ruptures majeures de la modernité, des ressources d’autres registres et des connaissances actuelles. Ainsi, non seulement chaque sculpture élabore, à partir de matériaux hétéroclites et de pratiques, de réponses variées, une sorte d’unité rythmique visuelle, mais de l’une à l’autre se multiplient des variations, des rappels, qui donnent à l’ensemble l’allure d’un récit fragmenté, éclaté, dont les fils se perdent pour se renouer plus loin et assurer une continuité traversée, aiguillonnée de multiples sollicitations.
Le temps et l’énergie de la sculpture
Dans un rapport pleinement physique mais aussi éminemment poétique, Christophe Doucet s’approprie différents matériaux, gestes, univers pour se livrer à des rapprochements et des agencements à la fois d’ordre formel et énergétique. Et c’est une certaine intensité, une possibilité d’une articulation singulière qui vont retenir son attention et l’appeler à organiser un dessin dans l’espace. «À l’école des beaux-arts de Bordeaux, dans les années 1980, j’ai été très influencé par l’art minimal et les superbes expositions du Capc Musée d’art contemporain. Je dessinais beaucoup, de simples traits à l’encre, sur des centaines de feuilles de papier. Je recherchais une sorte d’épuisement du geste. Mon travail de sculpture d’aujourd’hui est directement lié à cette pratique. L’exécution d’un dessin est très rapide. Il faut quelques secondes pour faire un dessin. Mais après que fait-on de tout Ie temps qui reste? Ce qui est bien avec la sculpture, c’est que tu passes beaucoup de temps à aller chercher un bout de bois, le couper, le transporter, pour simplement faire le même geste qu’avec le dessin. Tout ce temps et cette énergie, c’est la sculpture. Mon expérience de forestier et les photographies de signes que je réalise en forêt, sont aussi liés à cette pratique du dessin et à l’influence du Land Art. Un signe dans la forêt, c’est du dessin exécuté dans et sur le paysage. Et puis dans la forêt, tu sens l’influence de la bête, les oiseaux, la peur, le danger, les sangliers, la pluie. Tu prends une hache pour couper un arbre. J’ai travaillé avec des bûcherons pendant treize ans et j’ai fait couper des milliers d’arbres. Tu ressens la même émotion que dans une arène lors d’une corrida. Georges Bataille écrit : «Au début l’homme était mélangé à la nature comme l’eau est mélangé à l’eau et c’est en coupant la nature que l’homme s’est littéralement coupe de la nature.» Dans le dessin, tu restes à l’extérieur de la nature, tu l’idéalises, le dessin est souvent assimilé au trait de la pensée, au verbe. Et puis Ie verbe se fait chair, et tu pénètres dans la nature, d’où les outils et les cabanes pour se battre et se protéger. » Entre dessin et sculpture, cette idée de pénétration et de coupure, de complicité et de combat, aux frontières indéterminées, mouvantes, contradictoires, est au coeur de cette démarche d’artiste.
Emouvoir et chanter les oiseaux
Christophe Doucet a fait de l’intransigeance d’un choix, celui de vivre et de travailler en contact avec la forêt, de la part de naïveté qui pouvait en découler, Ie générateur de son parcours et de son art. Pour lui, Ie mystère de la création n’a jamais eu d’autres sources que la justesse, l’accumulation de choses justes, l’agencement de choses justes. Et ce mystère n’est pas un aboutissement mais une limite à atteindre et à repousser. Telle est la conviction, l’affirmation à la fois paisible et obstinée de cet artiste essentiellement optimiste, artisan plutôt que démiurge, amoureux lucide et passionné de ce qui l’entoure et le mobilise. « Le travail de sculpteur est celui d’un homme comme les autres. Ni cynisme ni angélisme, tout est question de sensibilité et chaque homme est capable d’une vraie rencontre avec l’art. Depuis vingt-cinq ans que je fais l’artiste, j’ai toujours la même envie, celle d’émouvoir; de chanter les oiseaux.» |